La guerre civile algérienne débute en 1991 lorsque le gouvernement algérien annule les élections législatives après les résultats du premier tour, anticipant une victoire du Front islamique du salut et craignant de laisser place à une république islamique. Différents groupes de guérilla islamiste émergent rapidement et de nombreuses milices commencent une lutte armée contre les civils dans le but de terroriser la population et d’instaurer un califat.
L’Église catholique algérienne, qui est peu importante et largement composée d’un clergé étranger, est menacée. En Europe, on leur conseille souvent d’abandonner les lieux mais certains s’y opposent fermement. La nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines trappistes du monastère de Tibhirine sont enlevés et séquestrés durant plusieurs semaines. Un communiqué, attribué au Groupe islamique armé, annonce leur assassinat le 21 mai 1996. Les têtes des moines sont retrouvées le 30 mai 1996. Les circonstances exactes de leur mort restent mal connues aujourd’hui mais des témoignages d'anciens agents secrets tout comme ceux d’islamistes ainsi que l'enquête de la justice française conduisent à penser que les services secrets algériens ont joué un rôle dans cet enlèvement.
Parmi ces moines, le prieur du monastère, Christian de Chergé ayant pressenti son enlèvement, avait écrit son testament deux ans auparavant en deux fois, le 1er décembre 1993 et le 1er janvier 1994. Le document avait été transmis sous scellé à sa famille. Celle-ci, découvrant le document après sa mort décide de le transmettre au journal La Croix qui le publie pour la première fois le 29 mai 1996.
Au total, dix-neuf chrétiens catholiques algériens sont assassinés entre 1994 et 1996 : un évêque, six religieuses et douze prêtres et religieux. Ils sont reconnus martyrs (morts in odium fidei) par le pape François le 26 janvier 2018, conduisant à leur béatification à Oran le 8 décembre 2018, fête de l’Immaculée Conception.
S’il m’arrivait un jour—et ça pourrait être aujourd’hui—d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat.
Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint.
Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payer ce qu’on appellera, peut-être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam.
Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église, précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans.
Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences.
Cette vie perdue totalement mienne et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô mes amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !
Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! إن شاء الله !
Alger, 1er décembre 1993
Tibhirine, 1er janvier 1994
Christian